La liquidation de l’ignorance chez les femmes enceintes
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Chaque femme a une histoire, une histoire qui n’est pas simple. Les femmes tchétchènes les qualifient elles-mêmes de
situations sans issue.
« Je ne peux pas oublier ce qui s’est passé. Encore aujourd’hui, je ne vis pas, j’existe, sans croire au lendemain.
Quand je suis mal, que je me sens désespérée, je regarde la télévision. On y parle tout le temps de réussite, de succès, on y montre comme
notre ville est belle ; j’ai alors l’espoir que moi aussi, j’aurai un jour de la chance. Mais quand je regarde les enfants endormis, quand je pense à
l’enfant qui doit naître, je pleure.
Mon mari ne travaille pas, je ne peux pas le lui reprocher car il essaie. Chaque jour il part à la recherche de travail avec son neveu qui a
abandonné ses études pour nourrir la famille et chaque jour il revient sans rien. C’est dur de le regarder en face. Je gagne moi-même très peu.
Je fais des pelmeni et je reçois une pension d’invalidité pour un de mes enfants. Mais cela ne va pas durer, on dit qu’un supermarché va ouvrir
et nos pelmeni faits à la maison ne correspondront plus à la demande. Ils seront livrés tout prêts de Rostov.
Je n’ai reçu aucune instruction. Je n’ai pas eu le temps. D’abord, nous étions réfugiés, ensuite, quand nous sommes revenus à la maison, mes
parents ont construit. Et dès que ce fut terminé, ils m’ont mariée. J’aurais tant aimé étudier. Je suis sûre que j’aurais été une bonne élève ! Je
hais ma famille et je ne lui pardonnerai jamais de m’avoir donnée en mariage contre ma volonté.
J’ai 19 ans, trois enfants et une vie brisée. »
Les femmes qui bénéficient du programme Harmonie ont la possibilité de « s’ouvrir », d’échapper au lourd fardeau de leurs émotions
négatives, d’élever leur niveau d’étude, de baisser significativement le risque de pathologies et de traumatismes liés à la naissance. Faire
baisser le taux de mortalité et les conséquences traumatiques post-natales, tels sont les objectifs du centre pour femmes.
Du 1er septembre 2006 au 28 février 2007, 1014 personnes ont reçu une aide psychosociale. Elles ont toutes assisté à des cours éducatifs et
de soutien. Les participantes reçoivent des colis pour les nourrissons et les femmes enceintes, le nécessaire pour la maternité. Les séances
sont assurées par un psychologue, un formateur, un consultant et un gynécologue.
« J’ai pitié des femmes tchétchènes, raconte la psychologue Yakha Gabaeva, - Elles sont tout le temps surmenées, inquiètes, ne prennent pas
soin d’elles, ne se préoccupent pas de leur santé. Elles sont totalement ignares en ce qui concerne le déroulement d’une grossesse. Elles en
savent ce qu’elles ont entendu à droite, à gauche, d’une amie, d’une voisine, d’une soeur. C’est là tout leur savoir. Le programme est conçu
comme la liquidation de l’ignorance chez les femmes enceintes. Dès le début des cours, nous essayons de leur faire comprendre que la santé
de leur futur enfant dépend directement de leur propre état. Ici, il arrive des femmes avec des taux d’hémoglobine de 60,70, 80 ... Et elles
considèrent que c’est normal. Pratiquement chaque femme souffre d’une pathologie. C'est lié aux faits de guerre et aussi à
l’écologie. Mais c'est la relation aux femmes de la société tchétchène qui joue un rôle non négligeable. Nous considérons
qu’il est normal qu’une femme enceinte porte de lourdes charges,
sans se redresser, qu’elle travaille sur des chantiers de construction. Et le pire est que les femmes elles-mêmes ne pensent pas qu’il puisse en
être autrement. Elles n’essaient pas de changer quoi que ce soit. Nous leur donnons la possibilité de le faire. »
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Rosa Satoueva, La Voix de la république tchétchène, 2007
Photos : Julia Wishnewetz
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