Extraits




Michel Lys, médecin psychiatre, addictologue

La conférence organisée par l'ACER-RUSSIE, le Secours catholique et Le Retour a montré quelques aspects remarquables :
En terme d'éthique de l'intervention humanitaire, il est à souligner qu'il est rare de voir la collaboration étrangère être inclue dans une conférence dirigée par le pays d'intervention, et non pas la diriger. Cette situation a le mérite de faire apparaître les divergences réelles entre les deux pays concernés et non pas de les masquer par une adaptation de politesse et de surface aux dictats culturels du pays bailleur. On peut en avoir l'impression d'une certaine discorde. Il s'agit en fait de la réalité d'un débat ouvertement contradictoire.

Sur la conception des participants russes des usagers de drogues et des toxicomanies, il est certain que celle-ci reste marquée par :
- une stigmatisation encore sévère, bien que très variable suivant les institutions. Il est évident que les collaborateurs des projets soutenus par l'ACER-RUSSIE et le Secours catholique abordent les usagers et la toxicomanie avec une souplesse, une empathie beaucoup plus grande que les employés des institutions d'état. Cette situation est le résultat direct du contenu clinique et éthique des projets soutenus. Rencontrer des usagers dans un contexte respectueux de leurs identités et de leurs problématiques offre la possibilité d'une réelle collaboration soignants soignés. Les approches coercitives, voire répressives du secteur public ordinaire génèrent chez les usagers des comportements d'opposition qui renforcent la notion de leur incurabilité. - un pessimisme qui est probablement la conséquence de la précarité en terme de moyen thérapeutique et financier des institutions. La notion de triple diagnostic "pathologie psychiatrique-toxicomanie-sida" en est un exemple. Isoler une catégorie de pestiféré-cholérique-paludéens ne peut être une démarche constructive pour l'organisation des soins.

Encore une fois, l'approche proposée aux sujets ayant des comportements anti-sociaux va considérablement faire varier ces mêmes comportements. L'absence d'un accès aux substituts reste en ce sens un manque dramatique pour le pays en ce qu'elle renforce probablement la gravité des usages, les risques d'abandon des traitements antirétroviraux, et bien sûr les pathologies psychiatriques associées.

Néanmoins, il faut aussi souligner la très importante participation des institutions municipales au séminaire qui marque également la force de la détermination de nos partenaires à avancer vis-à-vis des problèmes de toxicomanie.

Bertrand Lebeau, médecin addictologue

Une idée de la distance « culturelle » qui nous sépare est le rôle de la religion. Un intervenant a présenté les principes de la réhabilitation en insistant sur l’importance des « cours spirituels avec visite des lieux de culte. » Il est certain que pour les intervenants français, croyants ou incroyants, cette forte présence des valeurs de l’orthodoxie a quelque chose d’un peu… exotique. Le prêtre a lui-même bien résumé les choses en posant la question de savoir si la toxicomanie était une maladie ou un péché. En d’autres termes, il est impossible de comprendre ce qui se passe à Saint-Pétersbourg et plus généralement en Russie sans tenir compte (mais comment ?) de ce facteur. Aider l’Eglise à avoir une vision « éclairée » sur ces questions est un enjeu en tant que tel.

A combien estime-t-on le nombre de celles et ceux qui relèvent du triple diagnostic à Saint-Pétersbourg ? Que faut-il mettre en œuvre pour les soigner ? Comment établir une coopération entre structures ? Questions d’autant plus sérieuses que les données épidémiologiques sont inquiétantes : par exemple le fait que le nombre d’injecteurs, après avoir diminué entre 2001 et 2004, a recommencé à augmenter pour retrouver en 2006 le niveau de 2001. Bref la dynamique de l’épidémie continue à être largement hors de contrôle.

Une autre difficulté, tient au fait que les politiques tant en matière de sida que de toxicomanie doivent être globales et cohérentes articulant prévention, dépistage, soins du VIH et soins de la toxicomanie, soutien psychosocial. Et la politique de dépistage reste largement contre-productive, pour ce que j’en ai compris. Le but des toxicomanes et d’autres catégories de la population (prostitué(e) s, SDF…) est d’y échapper. Si l’on y ajoute la nécessité pour les patients toxicomanes d’être sevrés pour recevoir un traitement antirétroviral (pas de traitements de substitution), les réticences des soignants et le manque de moyens financiers, last but not least la situation dans les prisons, on comprend que les patients à triple diagnostic posent problème…

Sur le fond : les conceptions semble-t-il anciennes « idéologico politique » et religieuse de la toxicomanie et du sida supplantent les notions de santé publique dans la prise en charge de l’infection par le VIH. L’expérience française que nous avons présentée, basée sur un modèle pragmatique permettant de répondre à une urgence de santé publique, stopper la transmission d’une infection et assurer un accès aux soins (grâce à une politique de réduction des risques, des traitements de substitution et une collaboration entre équipe spécialisées en toxicomanie et équipe de pathologie infectieuse), a intéressé un certain nombre de participants à la conférence et leur a permis d’évoquer à plusieurs reprises l’intérêt des traitements de substitution.

Anne-Marie Simonpoli, médecin infectionniste

En ce qui concerne le soutien à ce projet, il me semble important de pouvoir proposer un travail sur ces thèmes et en particulier :

- la prévention sexuelle avec mise à disposition de préservatifs, message sous forme d’affichage et de brochure
- la prévention lors de l’injection en cas de rechute
- les effets secondaires des traitements et l’observance thérapeutique

Pour ce qui est de l’hôpital Botkine, le personnel du service visité montre un niveau de compétence et d’empathie avec les personnes hospitalisées cumulant VIH -Toxicomanie - Précarité qui révèle un certain pragmatisme plutôt éloigné des considérations idéologico religieuses décrites auparavant. C’est l’urgence de la maladie qui dicte la prise en charge. Le manque de moyens en personnel, en matériel, en locaux adaptés est criant !!! Le nombre grandissant de décès de patients jeunes (32 ans de moyenne d’âge) souvent de tuberculose multi résistante confronte les soignants à une souffrance au travail, un burn out comme l’appelle les anglo-saxons, qui n’est absolument pas pris en compte par les tutelles.

Cette équipe médico-psycho-sociale est dirigée par un chef de service qui a été en stage dans le service du Professeur Kazatchkine à l’hôpital Georges Pompidou à Paris et a mis en place un certain nombres de mesures pour faciliter l’accès aux soins des plus démunis. Cependant, un nombre non négligeables de patients VIH, environ 10% ne peuvent avoir accès à aucun soin ni traitement en dehors de la tuberculose car ils sont SDF et n’ont aucun droit.

Retour au site