LES ENFANTS DE L'ARBAT

L’immense armée des fonctionnaires et le système judiciaire russe dans son ensemble sont impuissants devant les petits mendiants.

A Petropavlovsk-Kamtchatsky, la guerre a été déclarée aux petits mendiants. Maintenant les parents ayant des enfants qui mendient dans la rue seront verbalisés. Les spécialistes qualifient ces tentatives de naïves. Pourtant elles reflètent une réalité tangible : l’absence de solution au problème de la mendicité des enfants. L’année de l’enfance est derrière nous, voici maintenant l’année de la famille, et pourtant dans toutes les gares et avenues des grandes villes de Russie nous croisons des petits qui tendent la main vers nous.

Personne ne sait combien d’enfants mendient dans la rue en Russie. Cette statistique n’existe pas, comme il n’existe aucune base de données sur les enfants faisant partie d’un groupe à risque. Le pays a déclaré la guerre à la mendicité infantile. L’incitation des enfants à la mendicité est punie par la loi, mais cette loi n’est pratiquement pas appliquée. Il est presque impossible de prouver qu'un enfant a été contraint à mendier, et les mendiants accompagnés d’enfants sont relâchés. Ils retournent à leur business presque immédiatement.

Policiers et mendiants

Les miliciens moscovites ne se lassent pas de répéter : «Dans la capitale il n’y a pas d’enfants mendiants ! » Mais ce ne sont que de belles paroles. Les trains de banlieue en sont pleins à craquer. « Nous avons écrit plusieurs lettres au gouverneur de la région de Moscou, Boris Gromov - nous explique la directrice de l’association Territoire d’enfance, Tatiana Kouznetsova, - Nous n'avons eu aucune réponse. La direction aux affaires des mineurs de la ville de Moscou ne s’occupe pas du chemin de fer. ».

Les enfants n’investissent pas uniquement les trains. En plein centre de Moscou, sur Novyï Arbat, travaille un groupe de petits mendiants. Notre correspondante Anastasia Iamchtchikova a assisté au ballet des petits qui entouraient les passants près du cinéma « Octobre », surveillés de près par une femme d’âge mûr. La « mafia enfantine » a aussi des guetteurs masculins, l’expression de leur visage ne donne envie à personne de s’en approcher.

Les enfants se plantent devant le passant, le regardent dans les yeux et demandent de l’argent. Ils donnent un coup de main aux automobilistes qui se garent, font des acrobaties, s’il le faut ils peuvent danser. En voyant une caméra, ils se cachent le visage. « Ne nous filme pas, la milice va nous pourchasser, nous emmener au poste. De toute façon ils vont nous relâcher, c’est du temps perdu ! ». Trois petits garçons s’approchent en courant, l’un d’eux se distingue des autres - il a les yeux gris-bleu, des cheveux blonds et un visage couvert de tâches de rousseur.

J’interroge ses « collègues » : « C’est votre frère ? ». Personne ne répond. De toute façon il est clair qu’il n’est pas de la même famille. Tout d’abord ils ont tous approximativement le même âge - entre 3 et 7 ans, et qui plus est, ils ne se ressemblent pas. Certains enfants parlent russe sans accent, d’autres ne peuvent prononcer un mot. Pour 50 roubles, les garçons qui parlent russe acceptent de bavarder. Ils racontent qu’ils ont besoin d’argent pour manger, pour payer le loyer du logement qu’ils louent à 5 ou 6, pour les médicaments du papa qui a perdu ses jambes. Visiblement ils ont plusieurs histoires en réserve, ils les essaient toutes en essayant de deviner laquelle va nous plaire.

Au même endroit, sur Novyï Arbat, dans un passage, une petite fille est assise sur le béton froid, devant elle - une petite assiette. Elle a entre 8 et 10 ans, elle est adossée au mur, les bras autour des genoux. Elle porte des sandales en plastique sur ses pieds nus. Le seul renseignement qu’elle peut donner c’est son nom : Mariam. Elle ne répond à aucune question, dodeline de la tête et semble sous l’emprise de narcotiques.

On peut observer des scènes similaires dans d’autres villes du pays. Les enfants mendiants d’Oulianovsk se rassemblent devant les grands supermarchés nous rapporte le correspondant de Novye Izvestia, Mikhail Belij. Cyrille, un petit garçon de 12 ans reconnaît qu’il a été envoyé mendier par ses parents. « J’apporte l’argent à maman, parfois il m’en reste un peu et je vais dans un club de jeux vidéo ». Cyrille raconte que son travail n’est pas simple, les passants l’injurient, parfois le frappent. Il ne s’inquiète pas pour la milice. En cas de problème, les parents de Cyrille racontent sur un ton éploré qu’ils ont perdu leur travail et n’ont aucun autre moyen pour essayer de survivre.

On ne dénonce pas sa mère

Les fonctionnaires ont des centaines de justifications pour expliquer pourquoi les enfants mendient dans les rues des villes russes. « Très souvent les instances judiciaires refusent d’ouvrir des procédures contre des adultes qui obligent des enfants à mendier », explique la conseillère du gouverneur de la région de Moscou. « Il se trouve très peu de témoins pour accuser ces personnes. Ils ont simplement peur. Les commissions de protection de l’enfance savent quels enfants mendient, connaissent ceux qui les obligent à mendier. Mais personne ne mène un travail de fond. Il faut recenser les familles à risque et organiser le travail avec les parents ».

Au cours de l’année 2007, pour toute la ville de Moscou et ses millions d’habitants, seules 15 personnes ont été mises en examen pour avoir obligé des enfants à mendier. L’ancien juge du tribunal de Drogomilov déclare : « En huit ans de service au tribunal, je n’ai jamais eu à juger d’adultes pour ces faits. Les preuves sont très difficiles à apporter. Les enfants ne témoignent pas contre leurs parents, et en général contre les adultes. »

Une tournée dangereuse

Les fonctionnaires se justifient de leur impuissance face aux « syndicats de mendiants » qui arrivent d’autres villes et parfois de l’étranger. Les autorités organisent des rafles et envoient les enfants chez eux. Il est facile d’imaginer que les mendiants accompagnés d’enfants reviennent très vite. « Les tribunaux ne s’encombrent pas de ces affaires, car les enfants qui mendient viennent d’ailleurs » - déclare le responsable de la lutte contre la délinquance juvénile de Krasnodar. « Nous en attrapons régulièrement, nous les lavons, nous les soignons. Mais reste la question : qu'en faire ? La plupart n’a aucun papier. Comment punir les parents, les déchoir de leurs droits parentaux ? Mais pour les tsiganes par exemple - ce n’est qu’une formalité ».

Les mendiants accompagnés d’enfants sont majoritairement de passage. La ville de Samara est actuellement pleine de petits mendiants. Ils sont assis sur le bord des trottoirs, attrapent les passants par les vêtements, se faufilent aux fenêtres des voitures. Ce sont majoritairement des tsiganes Luli du Tadjikistan. (…)

« Où habites-tu ? ». Je pose la question à un garçon de 12 ans. « Donne-moi de l’argent ! » exige-t-il. Après avoir empoché 10 roubles, il raconte que leur camp est situé près de la gare. Il raconte que les hommes ne travaillent pas, restent au camp, les femmes rassemblent les enfants et se dispersent dans les villes de la région pour gagner leur pain. La ville la plus prisée est évidemment la capitale régionale. Ces tournées de mendicité ne sont pas sans danger. Un moment au centre de Samara, sur la perspective Maslenivova, les parents incitaient les enfants à se jeter sous les roues des voitures qui roulaient. Les conducteurs paniqués étaient prêts à tout donner à l’enfant qui se relevait entre les roues…





Extrait d’un article de Zoïa Svetova et Daria Okouneva

Rappel : La discrimination des enfants tsiganes

Crédit photos :
Photo 1 : Novye izvestia
Photo 2 et 3 : ILO
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